mardi 3 décembre 2013

17. Deux rêves face à face

Deux rêves face à face

Parfois, je passe quelque part et subitement, une turbine se met en marche, une lumière s’ouvre, un radiateur commence à chauffer. Exactement comme si tout ce qui m’entoure n’était qu’un rêve et que mon subconscient, subitement, se souvenait que tel radiateur devrait fonctionner, que cette lumière doit être allumée à la tombée du jour, que cette turbine a une certaine utilité à la cohérence du rêve.

Cette impression, parfois, que quelque chose n’est pas au bon endroit, qu’il n’a jamais été là, mais que tout d’un coup, c’est le cas, il est là et dans notre mémoire, tous les souvenirs y référents ont été modifiés pour s’accorder à cette nouvelle réalité qui vient de se générer à l’instant, si bien qu’il nous est maintenant impossible de se prouver que tout d’un coup, une bouche d’égout est apparue du voïd ou encore que l’interrupteur de la lumière se trouve à gauche et non pas à droite de la porte.


Je ne suis pas le seul à ressentir ce genre de perturbation de la trame même de mon univers immédiat. Philip K. Dick, auteur de génie dont les lignes m’ont fait pondre mon précédent texte, aurait, au dire de sa biographie, déjà paniqué en cherchant la chaînette du globe lumineux de sa salle de bain durant plusieurs minutes avant de se faire annoncer par sa femme que l’interrupteur était et avait toujours été au mur (1).

L’un des romans d’Agatha Christie (que je n’ai d’ailleurs jamais terminé) commence par la mise en place d’une atmosphère assez oppressante quand une jeune femme emménage dans une maison et tente toujours de passer d’une pièce à l’autre par une porte qui se révèle être un pan de mur. Elle est pourtant persuadée de l’existence d’une porte, du moins, dans le passé, à cet emplacement où il est effectivement architecturalement incohérent de ne pas avoir mis de porte. Je ne sais toujours pas comment le roman en question se termine, j’imagine qu’il s’agit d’un souvenir d’enfance pour cette femme qui aurait passé un bon moment de son enfance dans cette maison et ne s’en souvient plus alors que l’emplacement de cette porte est un des éléments clés de l’histoire. L'exact inverse du précédent exemple, mais avec une explication rationnelle. 

Je sombre dans une excitante angoisse métaphysique qui, je dois l’avouer, ne m’angoisse pas tellement, mais excite mon esprit, me rend fébrile (2).

Si j’évalue rapidement les possibilités, je peux être dans un univers de réel qui obéi à certaines lois et est peuplé d’autres être, je peux être en train de rêver tout ce qui m’entoure, ou encore, je peux être la cible des jeux d’un esprit malin beaucoup plus puissant que moi et surtout, doté d’une volonté plus forte que la mienne.

Dans le premier cas, tout va bien, je suis potentiellement un peu paranoïaque, mais ça s’arrange (3).

Dans le second, je suis un génie. J’ai inventé un monde soumit à des règles complexes et complètes, j’ai inventé inconsciemment la relativité et la mécanique quantique, écrit tous les livres que j’ai lu et que je n’ai pas lu et j’anime admirablement bien les humains qui m’entourent.

Et ici, le film, pas le concept.
Je suis par contre responsable de tant de morts et de souffrances qui n’existent même pas en fait, mais qui contribuent à la profondeur de mon univers. Dans ce scénario, mon pire ennemi est moi-même. Je me retiens prisonnier d’un côté, en attendant le réveil, et de l’autre, je crée moi-même mon enfer et mon paradis.

Le troisième choix ouvre des centaines et des centaines de possibilités sur lesquelles je ne me m’attarderai surtout pas, certains étant aussi déprimant que la Matrice (le concept, pas le film).

Il reste une possibilité dans laquelle c’est vous qui me rêvez, vous êtes le génie, et pour m’avoir imaginé, ce doit être un très beau rêve.

Mais dans ce cas, qu’arrivera t-il quand vous vous réveillerez?

Ceux qui habitent de l’autre côté du miroir dans l’univers de Lewis Carroll font très, très attention de ne pas réveiller le roi rêveur et expliquent à Alice que s’il se réveillait, elle serait soufflée comme une bougie. Paradoxalement, Alice est en train de rêver.

Deux rêves face à face.

Deux miroirs face à face.

Et l’angoisse d’Alice. L’angoisse de ne pas exister. L’angoisse de ne pas être. L’Angoisse.

Celle avec un grand A qui ne peut pas être balayée de la main, ce n’est pas un cauchemar, c’est une hypothèse à laquelle nous n’aurons jamais la réponse parce que son postulat de base implique une modification constante de la réalité et du passé. Nos souvenirs ne sont d’aucun secours.
L'Angoisse qu'on ne peut éviter une fois
qu'elle est entrée.

Le 19 août 2011, devant la maison de mes parents, mon père me demandait de fermer les yeux et de lui dire où était la bouche d’égout la plus proche.

À une cinquantaine de mètres que je lui répondis.

Ouvre les yeux.

Elle était devant moi.

Elle a toujours été là.

Ma mère nous l’a confirmé.

Mais nous, nous ne nous en souvenons pas.





Si vous avez quelque chose à me dire, je reste le plus réactif possible sur les commentaires.


Joyeux non-anniversaire.

Odin




1. Je suis vivant et vous êtes mort, Emmanuel Carrère.
2. J'effleure le sujet, mais je risque d'aller plus loin un jour.
3. Dans le cas de Philip K. Dick, ça ne s'est jamais arrangé.

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